Le Brésil, terre d'avenir rêvée de Stefan Zweig

« Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec ma lucidité, j’éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m’a procuré, ainsi qu’à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j’ai appris à l’aimer davantage et nulle part ailleurs je n’aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est détruite elle-même.»

Ainsi Stefan Zweig quittait-il volontairement ce monde le 22 février 1942 en laissant cette note d’admiration et de remerciement au Brésil qui l’avait accueilli dans ses dernières années d’errances.

Né en 1881 en Autriche, cet intellectuel né dans une bonne famille juive fuit son pays en 1934 sous la poussée du nazisme. Il se réfugie à Londres d’où il poursuit sa brillante carrière littéraire. Fuite encore aux États-Unis, un pays qu’il n’apprécie guère, retour à Londres puis finalement c’est l’Amérique du Sud en 1941, en particulier le Brésil, un pays où il avait été invité en 1936.

Parmi sa nombreuse production littéraire, « Le Brésil, terre d’avenir » est publié en 1941, un an avant son suicide. L’ouvrage est organisé en quatre parties, Histoire, Économie, et Culture. Puis le pays lui même, Rio, São Paulo et d’autres villes et régions qu’il a connues et parfois juste traversé.

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L’Histoire depuis l’invention du Brésil en 1500 par Pedro Alvarez Cabral est une lecture intéressante car condensée, documentée, et facile à lire, c’est le grand talent des génies littéraires. Un court livre d’histoire à peine romancé.

L’Économie, intimement liée à l’Histoire au Brésil, est celle des grands cycles de la canne à sucre, de l’or, puis du café, puis du caoutchouc.

La Culture. Qu’est-ce qu’un génie littéraire occidental pouvait dire de la culture du Brésil ? Que les bibliothèques et les livres lui manquent; que ses grands amis du passé comme Sigmund Freud, Arthur Schnitzler, Romain Rolland, Richard Strauss, Émile Verhaeren et bien d’autres lui manquent.

En quoi le Brésil est-il une « terre d’avenir » ?

Les commentateurs de Stefan Zweig, et de cet ouvrage en particulier, ont souvent souligné l’admiration béate et naïve de l’auteur pour ce pays neuf, si éloigné de son Autriche natale. Naïveté prodigieuse pour y voir un pays de cocagne où le racisme était absent, où toutes les couleurs de peau vivaient en harmonie, où les nègres descendant d’esclaves étaient heureux, bienheureux même dans leur favelas, sachant se contenter de l’essentiel. Jusqu’à y voir un petit père des peuples en Getúlio Vargas, Président du Brésil, dans sa période dictatoriale depuis 1937. Ce pays tropical où il ne voyait aucun avenir personnel, il le voyait comme un radeau de sauvetage de l’Europe finissante. La vieille civilisation Européenne se mourrait sous les bottes d’Hitler et le Brésil était le salut. Il n’a pas assez vécu pour voir certains fanatiques d’Hitler se réfugier au Brésil après la guerre, et c’est mieux ainsi.

Balayons d’un trait l’hypothèse d’un Stefan Zweig naïf et complaisant, il était trop intelligent et trop honnête pour cela. J’ai une autre hypothèse.

Son Brésil était bien une terre d’avenir comme le radeau de la Méduse l’était pour les naufragés de la frégate Méduse. On y mourrait à petit feu loin de la civilisation, on était démuni, toutes couleurs mélangées, mais on était en vie quand la frégate, elle, avait sombré. Le mince espoir de l’avenir contre la certitude d’un passé révolu.

Il aimait le Brésil de désespoir. Mais pas seulement. Comme beaucoup d’intellectuels, il avait été imprégné du mythe du bon sauvage et la petite part de naïveté qu’on a pu lui reprocher était celle-ci. Les dénués de tout ne peuvent pas être mauvais ni méchants, puisqu’ils sont aussi dénués de méchanceté, le propre de l’être humain civilisé est d’être dénaturé par la civilisation.

C’est un Brésil rêvé qu’il décrit, son Brésil, son radeau de sauvetage dans lequel l’avait jeté la tempête fasciste européenne. Eut-il été plus juste et plus sévère avec la réalité qu’il eût gâté son ultime refuge. On ne scie pas la branche sur laquelle on s’est réfugié.

« Le Brésil, terre d’avenir » reste un classique, un passage presque obligé pour qui aime le Brésil. Replacez le dans son époque (la fin de l’esclavage n’était pas si éloignée en 1941), imaginez vous avoir eu la destinée de Stefan Zweig, et laissez vous emporter dans ce pays de cocagne, que Stefan avait imaginé sans jamais l’atteindre.

Voir aussi l’analyse de Christian Pouillaude:

Bonjour, cette analyse a été réalisée par un de ses contemporains ? Ou c’est une analyse venue plus tard ?

Le texte de Christian Pouillaude date de 2016.