60 ans de la visite du ministre André Malraux à Brasilia

Il y a 60 ans, le premier ministre de la Culture de l’histoire de la France - et jusqu’à aujourd’hui l’un de plus célèbres -, l’écrivain André Malraux arrivait au Brésil pour une visite officielle, et se rendait directement à Brasilia, la toute nouvelle capitale entièrement construite en cinq ans. Malraux, un grand ami du Brésil, serait aussi présent à l’inauguration de la Maison du Brésil à Paris. À côte du président Juscelino Kubitschek, il y a 60 ans, il a prononcé ce discours remarquable à Brasilia, le 25 août 1959 :

Monsieur le Président de la République [Juscelino Kubitschek de Oliveira], Permettez-moi de vous remercier tout d’abord des paroles que vous venez de consacrer à mon pays, au Général de Gaulle et à moi-même. Si le lien qui unit le Brésil à la France avait besoin de preuves, il ne pourrait en recevoir de plus éclatantes que l’accueil si chaleureux que je rencontre depuis hier et la présence du Président de la République à cette cérémonie.

La France pense, elle aussi, que les relations entre le Brésil et l’Europe, imposées par la nature même de la civilisation qui est en train de naître sous nos yeux, vont dépasser de loin ce que, dans divers domaines, on appelait naguère des échanges. Que l’établissement d’un plan mondial d’exploitation des richesses naturelles au bénéfice des nations qui les possèdent, et d’elles seules, doit devenir l’un des desseins majeurs du siècle, et qu’à sa lutte épique contre la Terre, l’homme doit donner enfin des formes dignes de lui. C’est cette dernière exigence que symbolise notre présence ici, Monsieur le Président de la République, comme la symbolise cette ville elle-même.

Au cours de leur développement, les grandes nations ont souvent trouvé leur symbole, et sans doute Brasilia est-elle un symbole de cette sorte. Presque toutes les grandes villes se sont développées d’elles-mêmes, autour d’un lieu privilégié. Que l’histoire, aujourd’hui, regarde avec nous les premiers surgissements d’une ville appelée par la seule volonté humaine ! Si renaît la vieille passion des devises sur les monuments, on écrira sur ceux qui vont naître ici : «Audace, énergie, confiance». Ce n’est pas votre devise officielle, mais c’est peut-être celle que vous donnera la postérité.

Vous savez, comme savent tous les artistes mais comme le savent moins bien les gouvernements, que les formes de l’art appelées à demeurer dans la mémoire des hommes sont des formes inventées. Dans cette ville surgie de la volonté d’un homme et de l’espoir d’une nation, comme les métropoles antiques surgirent de la volonté impériale de Rome ou des héritiers d’Alexandre, le palais de l’Alvorada que vous édifiez, la cathédrale que vous projetez, apportent quelques-unes des formes les plus hardies de l’architecture, et, devant les maquettes de la Brasilia future, nous savons que la ville entière sera la ville la plus audacieuse qu’ait conçue l’Occident. Au nom de tant de monuments illustres qui emplissent notre mémoire, soyez remercié d’avoir fait
confiance à vos architectes pour créer la ville et à votre peuple pour l’aimer !

Cette audace, nous savons combien certains la craignent, même parmi vos amis. Mais s’ils ne se méprennent pas à l’éclatante originalité de ces projets, peut-être se méprennent-ils à ce qui fait leur valeur historique décisive. Il est temps de comprendre que ce qui commence à s’élever devant nous, c’est la première des capitales de la nouvelle civilisation.

L’architecture moderne était, jusqu’ici, une architecture d’édifices. Elle a créé des maisons, même si ces maisons dressent à la proue de New York leur hérissement de tours. Qu’elle dût dépasser quelque jour cet individualisme épique – car la cité n’est pas seulement une agglomération de maisons –, aucun de ses historiens n’en doutait. Mais presque tous pensaient que la plus grande architecture, celle qui crée les villes et non les immeubles naîtrait en Union Soviétique – et elle est en train de surgir ici. Car ici vont naître les premières grandes perspectives de l’architecture moderne, que notre siècle ne connaissait pas encore. Ce qui veut dire que cette «architecture debout» va subir une métamorphose fondamentale, annoncée confusément par celle de l’Europe, de l’Afrique du Nord, par la vôtre. C’est la reconquête du gratte-ciel par le soleil; c’est avant tout la résurrection du lyrisme architectural né avec le monde hellénistique, qui faisait rêver César à Alexandrie. Et devant la décision par laquelle le génie brésilien continue à la fois les perspectives de la Grèce, de la Rome pontificale, de Versailles et du Paris napoléonien, nous pensons que le mot si confus de latinité a peut-être au moins un sens précis : celui de fraternité.

Allons plus loin. «Pour que Brasilia devienne une véritable capitale,» - écrit Lucio Costa - «son planificateur doit être imprégné d’une dignité, d’une noblesse d’intention d’où résulte le sens de l’ordre, de l’utilité et de la proportion qui seul peut donner au projet entier la qualité monumentale désirée.» Mais quelle ville moderne, jusqu’ici, s’était souciée de cette dignité, de cette noblesse d’intention ? Ce qui entre en jeu est immense : il s’agit, en mettant l’architecture au service de la nation, de lui rendre une part de son âme, qu’elle avait perdue. Elle y aspirait ? Peut-être. L’honneur du Brésil est de ne pas se contenter d’y aspirer.

L’architecture avait eu pour œuvres capitales les temples et les cathédrales; puis les palais, lorsque l’époque des Grandes Monarchies donna aux palais des rois une signification qui n’était pas seulement celle du luxe. La limite de l’architecture moderne est d’être au service de la puissance économique ou de l’individu; le seul admirable ensemble architectural des Etats-Unis, le Centre Rockfeller, n’est pas élevé à la gloire d’une puissance du pétrole, mais à la gloire de la solidarité humaine, de la science et de l’esprit. Vous concevez la ville comme un immense ensemble, et dès l’origine vous exigez que les édifices y expriment une signification. C’est pourquoi Lucio Costa termine ainsi : «La ville ne sera pas seulement la résidence du gouvernement et de l’administration, mais encore un des centres culturels majeurs du pays». Cette Brasilia sur son plateau géant, c’est un peu l’Acropole sur son rocher… Salut, capitale intrépide, qui rappelle au monde que les monuments sont au service de l’esprit !

L’esprit que cette ville appelle, elle en est née à maints égards, car la noblesse à laquelle se réfèrent ses fondateurs plonge dans le temps de profondes racines. Mais elle en appelle la métamorphose. Jusqu’à nous, le cortège des grands fantômes du passé formait une lignée. L’Occident était l’héritier de la Bible et des Anciens. La découverte des civilisations englouties, celle des moyens de diffusion de la peinture et de la musique, font de nous les premiers héritiers de toute la terre. Une nouvelle civilisation s’élabore, et la culture qu’elle appelle est aujourd’hui l’enjeu de toutes les forces de l’esprit. Et l’objet capital de cette culture, c’est une notion de l’homme sans laquelle la nouvelle civilisation ne pourrait vivre : il n’y a pas de civilisation sans âme.

Chacune des grandes religions avait apporté une notion fondamentale de l’homme, et notre temps s’efforce passionnément de donner forme au fantôme que leur a substitué le siècle des machines. D’autant plus passionnément, qu’avec les camps d’extermination, avec la bombe atomique, l’ombre de Satan a reparu sur le monde, en même temps qu’elle reparaissait dans l’homme : la psychanalyse redécouvre les démons, pour les réintégrer en lui. Mais dans un monde sans clef, où le Mal devient une énigme fondamentale, le moindre sacrifice, le moindre chef-d’oeuvre, le moindre acte de pitié où d’héroïsme, posent une énigme aussi fascinante que celle du supplice de l’enfant innocent qui obsédait Dostoïevski, que tous les pauvres yeux humains qui découvrirent une chambre à gaz avant de se fermer à jamais : l’existence de l’amour de l’art ou de l’héroïsme n’est pas moins mystérieuse que celle du mal. Peut-être l’aptitude de l’homme à les concevoir et à les maintenir invinciblement est-elle une de ses composantes comme l’est l’aptitude à l’intelligence, et le but de notre civilisation, dans l’ordre de l’esprit, devient-il, après avoir trouvé les techniques qui réintègrent les démons dans l’homme, de chercher celles qui y réintégreraient les dieux.

Mais la reconquête de la grandeur oubliée prend la forme que lui donne ceux qui l’assurent. Car chaque nation l’assure à sa manière – et tend à se grouper, non avec toutes les autres, mais avec quelques parentes, en de vastes aires culturelles. Sans doute la nouvelle civilisation connaîtra-t-elle en Occident, outre sa forme russe, deux grandes formes qui correspondront, en gros, aux aires catholique et protestante. De chacune de ces formes, du nouveau type d’homme qu’elle suscitera, je dis ici, comme à Athènes : ils appartiennent à tous ceux qui auront choisi de les créer ensemble : l’esprit ne connaît pas de nations mineures, il ne connaît que des nations fraternelles – et des vainqueurs sans vaincus.

La culture trouve là son rôle irremplaçable. Par la connaissance, mais aussi par d’autres voies plus secrètes. La culture, ce n’est pas seulement de connaître Shakespeare, Victor Hugo, Rembrandt ou Bach : c’est d’abord de les aimer. Il n’y a pas de vraie culture sans communion, et peut-être son domaine le plus profond et le plus mystérieux est-il la présence, dans notre vie, de ce qui devrait appartenir à la mort. La culture du nouveau monde latin – qui n’est pas seulement le grand et vieux monde méditerranéen, qui n’est pas seulement l’Amérique latine – sera, comme toutes les vraies cultures, une culture conquise. Ce qu’elle doit conquérir pour créer son type d’homme exemplaire et modeler son nouveau passé, c’est la présence, en elle, de toutes les formes d’art, d’amour, de grandeur et de pensée qui, au cours des millénaires, ont successivement permis à l’homme d’être moins esclave : le domaine qui unit au fond de notre mémoire, sous l’immense indifférence des nébuleuses, les silhouettes invincibles, et jadis ennemies, des pêcheurs de Tibériade et des bergers d’Arcadie… Le plus sanglant empire du monde, l’empire assyrien, laisse dans notre mémoire la majesté de sa Lionne blessée : s’il existe un art des camps d’extermination, il n’exprimera pas les bourreaux, il exprimera les martyrs. «Lève-toi, Lazare !» Nous ne savons pas ressusciter les corps, mais nous commençons à savoir ressusciter les rêves, et ce que vous propose aujourd’hui la France, c’est que, pour nous tous, la culture soit la résurrection de la noblesse du monde.

Sachons-nous unis par un avenir fraternel plus encore que par un passé commun. Vous avez eu raison, aux heures les plus sombres de ne pas désespérer de nous, puisque aujourd’hui le Général de Gaulle, qui a trouvé toutes les blessures de mon pays dans son héritage, retrouve malgré ces blessures le langage séculaire de la France, pour rappeler au monde que «c’est l’homme qu’il s’agit de sauver». Car la culture a deux infranchissables frontières : la servitude et la faim. Puissions-nous contribuer à les effacer, puissions-nous créer une civilisation qui ressemble à notre espoir, et qui, la première, mette toutes les grandes œuvres de l’humanité au service de tous les hommes qui les appellent.

Vous avez prononcé ici, Monsieur le Président de la République, des paroles que connaissent beaucoup d’entre nous : «De ce haut plateau central, de cette solitude qui sera bientôt le cerveau d’où partiront les hautes décisions nationales, je jette un regard, une fois de plus, sur l’avenir de mon pays et j’entrevois cette aurore avec une foi inébranlable et une confiance sans limite dans la grandeur de son destin.» Lorsque je contemple à mon tour ce lieu qui n’est déjà plus une solitude, j’y évoque les drapeaux que le Général de Gaulle remit, le 14 juillet, aux chefs des états de la Communauté franco-africaine, et le solennel cortège d’ombres des morts illustres de la France, que vous aimez parce que leurs noms appartiennent à la générosité du monde. Et dans leur grande nuit funèbre, un murmure de gloire accompagne le battement des forges qui saluent votre audace, votre confiance, et le destin du Brésil, tandis que s’élève la capitale de l’espoir.

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